CONTES ET LÉGENDES DE LOVERVAL

Les textes et illustrations sont extraits de l’ouvrage « Contes et légendes du pays de Charleroi » par Emile Lempereur et Michel Carly –  Editions « Noir dessin production »
En vente dans toutes les bonnes librairies ou en contactant l’éditeur à l’adresse mail noirdessin@skynet.be

LES TEMPLIERS RAVISSEURS DE FEMMES

Le curieux qui s’égare dans «l’Bos delle Priesse» (du Prieur?, de la Religieuse?), pas bien loin de nos actuels Grands Lacs, s’il oublie les ébats des nageurs et les rebonds du tennis, ne s’attend certes pas à trouver, sous une végétation envahissante, des ruines couvrant un espace d’environ 150 sur 75 mètres. Une solitude à la fois sauvage et romantique entoure ce site, dit des «Templiers».

Un certain mystère aussi.

Notre promeneur se trouve ici à la limite des anciennes communes de Marcinelle et de Loverval, jadis sur le territoire de la Principauté de Liège. Au XIXe siècle, certains chroniqueurs, comme Clément Lyon, ont vu dans ces ruines les restes d’une commanderie templière. D’autres historiens, Van Bastelaer en tête, stipulent que « dans cette légende, il ne faut rien chercher qui se rapporte, même de loin, à des faits historiques ».

Les habitants du voisinage ont pourtant donné aux constructions qui gisent ici le nom de Monastère, de Couvent ou de Château des Templiers. Les vieux qui s’y rendaient avaient coutume de dire qu’ils allaient «aux Templis». Ils y attachaient une légende que chacun arrangea et enjoliva selon son imagination. Ils se plaisaient à raconter l’histoire que voici.

Les Templiers du «Bos delle Priesse» s’étaient spécialisés dans le rapt des jolies femmes. N’avaient-ils déjà pas, un peu partout, la réputation d’ivrognes et de débauchés ? En France, on dit encore «boire comme un Templier. En vieil allemand, «Tempelhaus» s’entend d’une maison louche et mal famée. Toujours est-il que, la nuit, des renégats s’élançaient dans la campagne environnante, au sein des forêts les plus secrètes, et ramenaient, sur leurs coursiers véloces, une créature du sexe faible, tremblante et terrorisée.

Au cours d’une de leurs nombreuses expéditions, ces ravisseurs kidnappèrent une princesse et l’emmenèrent de force au monastère. Ce fut leur ultime forfait. Le père de la jeune fille convoqua ses compagnons d’armes et courut venger son honneur.. et son enfant. La petite troupe s’approcha des remparts, escalada les murailles, égorgea les sentinelles et massacra tous les coupables.

La citadelle des Templiers fut prise et brûlée en une seule nuit. Le brasier illumina encore l’aube quand les chevaliers ramenèrent, en triomphe, la princesse au château paternel.

Comme toute légende qui se respecte, celle de Loverval comporte un fond de vérité. En effet, les fouilles entreprises sur le site dit «des Templiers» démontrent que le lieu a bien été incendié. Les archéologues y ont découvert du charbon de bois en grande quantité, ainsi qu’une couche impressionnante de cendres et d’argile calcinée, Roland Hensens nous a laissé sur ces fouilles un témoignage minutieux. D’après lui, une occupation primitive, mérovingienne sans doute, s’est développée sur le site. Au XVIIie siècle, le lieu est totalement occupé. Par quoi ? Par une ferme, si l’on tient compte de la faiblesse du mur d’enceinte, médiévale, car l’architecture de la chapelle respecte les formes romanes.

Alors, pas de Templiers ? Hélas ! non. C’est un phénomène courant que de voir la légende attribuer à ces moines-soldats toutes les ruines, toutes les constructions qui n’ont pas d’histoire.

A Loverval, plusieurs raisons interdisent de conclure à une occupation templière. Ni les objets exhumés, ni le plan des bâtiments ne correspondent aux commanderies de l’Ordre. Aucun acte, aucun document historique attesté ne désignent d’occupation templière à Loverval. Or la localisation, le rayonnement et la hiérarchie des maisons du Temple dans nos régions nous parfaitement connus. Là encore, aucune trace. Pas plus que dans « l’Inventaire des Biens ayant appartenu à l’Ordre du Temple dans le diocèse de Liège », recensement dressé en mai 1313 et dans lequel, par contre, figure à sa juste place la commanderie majeure de Bitronsart , sise sur le territoire de Gerpinnes.

A L’opposé de la légende templière de Loverval, que savons-nous des vrais Templiers et de leur implantation à Gerpinnes ? Nous ferons fi des élucubrations ésotériques et des divagations symbolico-secrètes afin d’évoquer et de ressusciter les moines-soldats de Bitronsart à l’aide des certitudes historiques qui sont à notre disposition.

Le 25 décembre 1119 fut fondé en Palestine l’Ordre du Temple afin de défendre les pèlerins en Terre Sainte, y protéger les chemins et servir de chevalerie au souverain roi, Baudouin de Jérusalem. Le recrutement des moines-chevaliers commença alors en Occident et, en 1128, le Concile de Troyes confirma la règle de l’Ordre, une règle essentiellement composée d’observances religieuses. La même année déjà, quatre commanderies naquirent en Flandre, dom et Saint-Omer. C’est lors de la deuxième période d’implantation, de 1190 à 1215, que fut créée la commanderie de Bitronsart sur la terre franche de Gerpinnes, dans le comté de Namur.

La commanderie de Bitronsart, que nous appellerons désormais Bertransart fut fondée en 1207, grâce aux libéralités des comtes de Namur qui accordèrent au  Temple plusieurs droits après la donation de Wautiers de Gerpinnes. Bertransart était commanderie majeure et rayonnait sur un domaine utile de 120 bonniers directement rattaché à la maison.

Chose rare et remarquable pour un lieu templier, un pèlerinage y avait bien celui de sainte Rolende, à qui la chapelle était dédiée alors que toute la maison et dédicacée à Notre-Dame.

Bertransart était d’abord un domaine que cultivaient des domestiques, des hommes du Temple, d’anciens serfs qui devenaient libres dès l’instant où ils entraient au service de l’Ordre. Nous savons par les documents que les récoltes d’épeautre et d’avoine venaient y compléter les produits de l’horticulture, l’élevage de moutons, les ressources d’un vivier et d’un verger ainsi que l’exploitation de bois, celui de. Roumont par exemple.

La commanderie dressait ses murs de pierre dans un endroit isolé, non pour celer quelque mystère, mais bien pour y exploiter le domaine que l’on sait et y suivre une vie religieuse ordonnée et paisible. Les bâtiments enserraient une grande cour carrée gardée par des tours de défense. On sait que l’une était carrée et qu’une autre, ronde, formait l’angle d’une spacieuse grange. Ecuries, étables, bergerie et brasserie complétaient le bâtiment. La chapelle dédiée à sainte Rolende était enchâssée entre le logis des moines et les étables.

Ce décor était animé par les silhouettes des Chevaliers du Temple, enveloppés dans leur blanc manteau que décorait la croix écarlate. Ils cohabitaient, dans la commanderie, avec les sergents, les chapelains, les frères soldats, mais aussi les familiers et les fermiers qui, eux, n’avaient pas prononcé de vœux et qui vaquaient aux cultures du domaine. Quand un frère du Temple mourait, il était inhumé dans son habit monastique, couché à même la terre, les mains croisées sur la poitrine.

Il ne faut pas croire qu’on installa la commanderie de Bertransart au hasard. Des critères bien établis, des clauses bien définies justifie l’implantation de chaque commanderie. A Gerpinnes, ne voit-on pas, en effet, les Templiers s’installer devant un nœud de communications importantes ? Ne les voit-on pas s’implanter à  Gerpinnes qui, on l’oublie trop souvent, était, dès le XIII siècle, le centre d’un fructueux trafic de grains avec foires et marchés, vers lequel convergeaient tous les marchands de l’Entre-Sambre-et-Meuse ?

Cette priorité économique permet de comprendre, une bonne fois pour toutes, le vrai rôle d’une commanderie. Comme toutes les commanderies «de campagne », Bertransart s’était tourné vers la culture et l’élevage. Ces Templiers qui n’étaient pas en Terre Sainte, les plus âgés généralement, administraient leur domaine afin d’envoyer au trésor de l’Ordre, à Paris, les fonds nécessaires pour financer les combats et la vie des moines-soldats en Orient.

Les batailles et le peuplement de la Terre Sainte nécessitaient d’énormes sommes d’argent. Le rôle des Templiers d’Occident était de recruter des frères et d’assurer la subsistance des maisons d’Orient.

Quand, en 1307, l’Ordre fut abattu par le roi de France Philippe le Bel et dissous par le Pape, les Hospitaliers, Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, héritèrent de Bertransart. Innocentés, les frères de Gerpinnes réintégrèrent leur commanderie et devinrent Chevaliers de Saint-Jean. Comme on le voit, pas de trésor occulte, ni d’alchimie, ni de société secrète, ni d’ésotérisme fumeux, à propos de ces Chevaliers du Temple, sur qui on fit planer tant de mystères et courir tant de légendes.

Car les légendes templières ne manquent pas. La campagne de désinformation qui entoura le fameux procès des Templiers répandit au sein du peuple, très porté à les croire, de fausses accusations de cruauté, de libertinage et d’impiété. Les légendes s’en font encore l’écho, à Loverval, mais aussi à Walzin. Dans la vallée de la Lesse, face à ce village, s’élèvent, maintenant encore, les ruines du château de Caravane. Là aussi, des Templiers. Là aussi de faux religieux qui se livraient à des brigandages et enlevaient les plus jolies filles du pays. Ils avaient même coutume de ferrer leurs chevaux à rebours, afin de semer leurs poursuivants. Mais, une nuit, un terrible orage se déchaîna au-dessus de leur repaire, la foudre tomba sur château et l’incendie ravagea la citadelle. Ses funestes habitants périrent dans le brasier.

Extrait de « Contes et légendes du pays de Charleroi » par Emile Lempereur et Michel Carly

Editions « Noir dessin production »

DES CHERCHEURS DE TRESORS

A Loverval, le Château des Templiers, une fois encore.

Vous descendez quelques marches humides et glissantes, vous pénétrez dans une cave désormais à ciel ouvert. Partout, des ronces, des orties, des arbres arrêtent vos pas. Partout, les pierres disparaissent sous l’invasion végétale. Au fond de la cave s’ouvre un mystérieux effondrement. Le vide inquiétant vous appelle. Un souffle froid semble remonter des profondeurs. Il est trop tard : vous n’échapperez pas à l’attirance de la bouche d’ombre. Vous vous penchez alors sur un puits profond de 7 mètres comblé à 4,50 mètres. C’est autour de ce puits qu’est née la légende du Trou Liards.

Ici encore, l’histoire de la fameuse « Gade d’or » semble avoir marqué les esprits car les villageois des alentours étaient persuadés qu’un fabuleux trésor gisait la terre.

Au XIXe siècle, des ouvriers de la région, ayant entendu parler d’une mystérieuse « Gade d’or », cachée au fond du puits par les anciens occupants de lieu, débarquèrent sur le plateau avec pelles et pioches et se mirent à creuser la terre.

Bientôt, l’espoir illumina leur regard : certains venaient, paraît-il, d’apercevoir un angle du coffret tant convoité.

Mais la malédiction du lieu en décida autrement : au moment où les ouvriers allaient atteindre le précieux trésor, un bruit diabolique monta des entrailles de la terre, avec tant d’éclat que tous s’enfuirent, épouvantés.

Ils prétendirent par la suite avoir vu le sol s’entrouvrir avec fracas, les pierres rouler dans un abîme mystérieux et le coffre disparaître comme si une main invisible l’entraînait.

La terreur qui naquit de cet événement amena les braves habitants des environs à croire que le démon en personne s’était mêlé de l’affaire et avait une fois encore défendu le trésor des profondeurs infernales.

DES NUTONS CHEZ LES SARRASINS

Certains endroits semblent magiques, assez magnétiques pour engendrer le mystère, capter les légendes, attirer les êtres fantastiques.

Le site de Loverval est un de ceux-là car, à proximité du lieudit « Les Templiers », s’ouvrent les grottes dites «des Sarrasins». Au XIXe siècle encore, on se racontait au village les hauts faits des nains légendaires, les célèbres Nutons, qui se cachèrent dans ces cavernes pendant des siècles.

« Jadis, raconte Clément Lyon en 1875, ces grottes, dont quelques-unes sont profondes et vastes, étaient habitées par des petits hommes qui ne se montraient qu’accidentellement aux gens de la contrée, si, le soir, on déposait son linge sale ou de vieilles chaussures auprès de leurs sombres demeures, on pouvait aller les reprendre le lendemain, au même endroit, l’un lavé, les autres parfaitement raccommodées. Du moins, les vieux content ces histoires-là aux veillées d’hiver. »

Mais pourquoi les Sarrasins ? Ils sont fort connus dans nos campagnes wallonnes et la tradition populaire use et abuse de cette appellation. Des silex néolithiques : des pierres de Sarrasins ! Des scories de fer en Entre-Sambre-et-Meuse : des crayats de Sarrasins !

On qualifie de constructions de Sarrasins des édifices anciens, des enclos, des chemins, des tours. Il existait à Ransart un monticule que les habitants baptisèrent « Fort des Sarrasins », à Gilly, une enceinte dite « Ville des Sarrasins). A Montignies sur-Sambre, le château seigneurial des T’Serclaes de Tilly était parfois appelé « Le Château des Sarrasins».  A Jumet, le prieuré de Heigne et les habitants du quartier étaient connus sous ce nom. A Viesville, c’est l’église et le village tout entier que le mot désignait. Les légendes confinent également les Sarrasins dans des rochers creux ou des grottes, comme c’est le cas à Loverval.

A la fin du siècle dernier, les vieux de Bouffioulx appelaient Sarrasins des bohémiens fondeurs de fer, qui se déplaçaient avec leurs fours portatifs et qui avaient élu domicile dans la grotte de Montrau.

 

Primitivement, le mot « Sarrasins » désignait les musulmans d’Espagne, de Syrie et d’Afrique. Mais il n’a pas tardé à devenir synonyme de païen et d’infidèle. Dans le langage populaire, il a fini par s’appliquer à toutes les populations gauloises et idolâtres avant l’introduction de la religion chrétienne.

Ce qui explique que nos légendes attribuent aux Sarrasins des vestiges laissés par des populations des époques préhistorique, gallo-romaine et franque. Elles racontent que ces Sarrasins ont enfoui dans notre sol de fabuleuses richesses, dont les fameuses chèvres d’or que nous évoquons dans un autre chapitre.

lci, la tradition semble reposer sur une réalité historique. Les habitants de nos contrées ont exhumé pas mal de trésors de monnaies romaines du Bas Empire Pourquoi cette période ? Tout simplement parce qu’à l’approche des invasions barbares, y compris celle des Germains du Ve siècle, les Gallo-Romains, parfois riches propriétaires, ont caché leurs économies sous une souche, sous des pièces dans un puits, sous le pavement de leur habitation. La tourmente passée, certains n’étaient plus là pour récupérer leur fortune. Dans nos campagnes, ces monnaies romaines portaient autrefois le nom de « Sous des Sarrasins ».